L'expression de conservatisme révolutionnaire ou de révolution conservatrice n'est pas d'Evola ; il l'a empruntée aux intellectuels allemands du lendemain de la première guerre mondiale, qui refusaient à la fois la voie traditionnelle et la République de Weimar, signe de décadence, Parti du dadaïsme et de l'art abstrait, Evola évolua dans le sens d'une réflexion qui le rapprocha de R. Guénon, ainsi que l'indiquent ses ouvrages, La tradition hermétique, La doctrine de l'éveil ou Le Yoga tantrique. Ce qui nous intéresse ici, c'est le théoricien du déclin du monde occidental et le critique de la civilisation contemporaine: « Il y a des maladies qui couvent longtemps, mais dont on ne prend conscience que lorsque leur oeuvre souterraine est presque arrivée à terme. Il en est de même pour la chute de l'homme le long des voies d'une civilisation qu'il glorifia comme la civilisation par excellence. Si ce n'est qu'aujourd'hui que les modernes sont parvenus à éprouver le pressentiment qu'un sombre destin menace l'Occident, depuis des siècles déjà certaines causes ont agi qui ont provoqué un tel état spirituel et matériel de dégénérescence que la plupart des hommes se trouvent privés, non seulement de toute possibilité de révolte et de retour à la normalité et au salut, mais également et surtout de toute possibilité de comprendre ce que normalité et salut signifient ». Son intention est donc à la fois critique et édificatrice. D'une part il s'agit de montrer que l'homme moderne est incapable d'assumer sa civilisation, non point seulement dans certains de ses aspects particuliers, mais en bloc, d'autre part d'indiquer l'autre voie, encore qu'un petit nombre d'hommes soit vraiment apte à résister à la prostitution intellectuelle courante. Contre les prétentions de ceux qui affirment « la supériorité du monde moderne », il faut au contraire reconnaître « la nature décadente du monde moderne », ce qui veut dire qu'il est appelé à disparaître comme tout genre de vie prisonnier de l'histoire, à la différence de la vie traditionnelle dont le fondement est métaphysique, parce qu'il est dans l'être et non dans le transitoire de l'historicité.
Tout comme Guénon, Evola place son analyse sous le signe de ta conception hindouiste de la décadence, celle des quatre âges: satvâ-yuga, tretâ-yuga, dvâpara-yuga et kali-yuga. Les temps modernes correspondraient au dernier âge, l'âge sombre, qui précéderait la renaissance d'un autre et nouveau cycle de quatre âges. Indiquons brièvement que pour Evola le premier âge est celui de l'être, le second celui de la mère, le troisième celui de l'héroïsme et le quatrième celui du déclin. Il y aurait dégénérescence progressive d'un âge à l'autre, de sorte que, contrairement aux théories du contrat social et du progrès, communes à l'Occident, le premier âge ne serait pas celui du sauvage ou du barbare, mais l'âge d'or de la plénitude de l'homme. D'une façon générale, « de même que les hommes, les civilisations ont leur cycle, un commencement, un développement, une fin, et plus elles sont plongées clans le contingent, plus cette loi est fatale. Même si elle devait disparaître définitivement, la civilisation moderne ne serait certes pas la première qui serait éteinte, ni la dernière. Les lumières s'éteignent ici et se rallument ailleurs, selon les contingences de ce qui est conditionné par le temps et par l'espace. Des cycles se ferment et des cycles se rouvrent. Comme nous l'avons dit, la doctrine des cycles fut familière à l'homme traditionnel, et seule l'ignorance des modernes leur a fait croire, pour un temps, que leur civilisation, plus enracinée que ne le fut toute autre dans le temporel et le contingent, put avoir un destin différent et privilégié ».
Seul le dernier âge, le kali-yuga, celui de la décadence nous intéresse ici directement. Pour décrire le décrochage qu'il opère par rapport aux précédents, Evola utilise volontiers le procédé dichotomique: il oppose presque une à une ses caractéristiques à celles des âges antérieurs. Ces dichotomies ont leur source dans la séparation fondamentale entre l'être et le devenir, la surnature et la nature, le spirituel et le matériel: « Pour comprendre aussi bien l'esprit traditionnel que la civilisation moderne, en tant que négation de cet esprit, il faut partir de cette base fondamentale qu'est l'enseignement relatif aux deux natures. Il y a un ordre physique et il y a un ordre métaphysique. Il y a la nature mortelle et il y a la nature des immortels. Il y a la région supérieure de l'être et il y a la région inférieure du devenir ». Le monde moderne est celui de l'irréalisme, comme on peut le reconnaître à son goût pour l'artificialité technique, face à la réalité supérieure et transcendante de la vérité métaphysique de l'être. Cette conviction ne donne pas lieu à des théories discursives des sciences, limitées à l'espace et au temps, mais elle est une connaissance d'ordre intuitif, à laquelle on accède par l'initiation et la méditation. Or, le monde moderne tourne le dos à ce genre de connaissance, il renie l'être; il est une « époque de dissolution », fragmentant la réalité dans une multitude de débris qu'on proclame autonomes, mais jetés dans l'errance et l'oubli de l'Unité qui leur donne un sens.
Le monde moderne est en dissidence par rapport à la Tradition (Evola utilise en général la majuscule pour bien marquer qu'il ne s'agit pas des us et coutumes au sens ordinaire). La Tradition est l'ensemble des connaissances portant sur l'être et ses manifestations dans le monde, telles qu'elles nous ont été léguées par toutes les générations antérieures. Elle porte non pas sur ce qui a été donné une fois dans un temps et un espace déterminés, mais sur ce qui est toujours!, en Orient aussi bien qu'en Occident. On ne saurait donc la confondre avec la seule tradition religieuse, car elle concerne la totalité des activités humaines, ni avec le traditionalisme des écoles de pensée opposées à la Révolution française, bien qu'Evola reconnaisse l'importance de leur rôle. De son point de vue, « une civilisation ou une société est « traditionnelle » quand elle est régie par des principes qui transcendent ce qui n'est qu 'humain et individuel, quand toutes ses formes lui viennent d'en haut et qu'elle est tout entière orientée vers le haut ». La Tradition est ce qui consolide une société à travers tous les temps, à l'opposé des points de vue particuliers qui peuvent dominer une époque. En effet, la tradition au sens ordinaire se fait et se défait, tandis que la Tradition est consubstantielle à l'homme dans tous les temps. Elle oriente sa vie religieuse aussi bien que sa vie politique, économique et autre.
La décadence se manifeste à tous les niveaux de la vie et de l'organisation de la civilisation occidentale actuelle. Tout d'abord celle-ci fait de l'homme un individu abstrait limité à ses droits et qui n'est qu'un sujet de revendications, à la différence de l'être de la Tradition qui est personne, en constante relation horizontale avec les autres et verticales avec le Tout. L'individu est l'atome perdu dans une collectivité, la personne est l'être original d'une même humanité organisée organiquement. En conséquence, Evola rejette le libéralisme individualiste en tant qu'il proclame l'égalité des hommes à tous les points de vue. Il est en contradiction avec le principe des indiscernables, « en vertu duquel un être qui serait à tous points de vue parfaitement identique à un autre ne formerait qu'un seul et même être avec lui »II. Ainsi compris, l'individualisme est une manifestation de la décadence par décomposition de l'être et par dissociation de ses caractères propres: il est une subversion à la fois de la raison logique et de l'ordre naturel des choses. Une pareille conception ne peut que précipiter l'individu soi-disant libre dans le totalitarisme où l'égalité devient anonymat sous prétexte de nous libérer encore davantage.
Il va de soi que dans ces conditions, Evola voit un autre signe de décadence dans l'écrasement des structures hiérarchiques et, partant, dans la dissolution de l'autorité. Peu importe la manière dont on a historiquement conçu la hiérarchie - caste, lignage, famille - ce qui est important, c'est le respect de l'idée hiérarchique, de l'articulation des groupes selon les fonctions qu'ils remplissent dans l'ensemble social. Dans la civilisation occidentale la société devient une simple juxtaposition d'intérêts et de désirs divergents qui entretiennent entre eux une lutte sans merci, sous les dehors d'une prétendue fraternité. On assiste au primat de l'idée de série. S'opposant à toute « statolâtrie », qui est le propre de tout totalitarisme, dont le jacobinisme a été le précurseur, il fait un plaidoyer en faveur de l'Etat organique. « L'idée d'Etat organique est une idée traditionnelle, si bien que l'on peut dire que tout véritable Etat a toujours eu un certain caractère d'organicité. Un Etat est organique lorsqu'il a un centre et que ce centre est une idée qui modèle efficacement, par sa propre vertu, ses diverses parties; lorsqu'il ignore la scission et 1'« autonomatisation » du particulier, et que, grâce à un système de participations hiérarchiques, chacune de ses parties, dotées d'une relative autonomie, remplit une fonction et se trouve intimement reliée au tout ». Dès que l'on perd le sens de l'organique on perd également celui de l'élite, non point parce que l'élite disparaîtrait, mais parce que, au lieu d'être au service de la communauté sociale, elle se transforme en oligarchie uniquement soucieuse de défendre ses idées et intérêts partisans au détriment de l'ensemble de la société. Il s'agit pour l'oligarchie partisane de faire passer coûte que coûte ses idées, la société dût-elle en pâtir dans sa substance.
Evola s'en prend aussi à un aspect plus insidieux que les autres de la décadence, parce qu'on le fait passer pour la conquête essentielle de la civilisation occidentale: le développement économique. C'est ce qu'il désigne par « démonie de l'économie ». Son attaque se dirige aussi bien contre le capitalisme que contre le socialisme, les deux sacrifiant au même mythe de la productivité salvatrice. « Le concept de civilisation se confond, à peu de chose près, avec celui de production. On n'entend parler que d'économie de consommation, de travail, de rendement, de classes économiques, de salaires, de propriété privée ou socialisée, de marché du travail, ou d'exploitation des -travailleurs, de revendications sociales, etc. Pour les uns comme pour les autres on dirait vraiment qu'il n'existe que cela au monde... Tout cela témoigne d'une véritable pathologie de la civilisation ». L'aberration à repousser au premier chef est celle qui présente l'économie comme un phénomène « neutre ». Elle ne l'est pas puisqu'elle sacrifie l'esprit à la matière et réduit toutes les valeurs à celle de la prospérité : « Les vraies valeurs n'ont aucun rapport nécessaire avec des conditions sociales et économiques meilleures ou pires ». Le primat que l'on attribue à l'économie n'est que l'appât destiné à rendre l'homme prisonnier de son corps en le coupant des valeurs spirituelles, plus essentielles, parce qu'elles ne concernent pas seulement son animalité, mais son humanité, c'est-à-dire sa spécificité ineffaçable.
Ce dépistage des signes de la décadence, Evola l'a mené dans toutes les sphères de la civilisation occidentale, dans l'art, la science, la religion, la philosophie, la politique européenne, etc. Il serait trop long de le suivre indéfectiblement sur toutes ces traces. Relevons seulement encore deux points de son enquête. En premier lieu il met en cause la démographie, le phénomène de la surpopulation. Il se prononce pour la limitation des naissances - le natalisme n'étant à ses yeux qu'une autre manière de privilégier le quantitatif et le matériel contre le spirituel. En second lieu, il est un des rares théoriciens de la décadence à avoir mis l'accent sur la gynécocratie, la féminisation de la vie moderne - en référence à J . Bachofen. Cette orientation déjà amorcée dans sa Métaphysique du sexe, s'exprime plus nettement dans Chevaucher le tigre. Il n'est pas anti-féministe - son chapitre sur la « civilisation de la mère » dans Révolte contre le monde moderne en témoigne - mais il s'élève contre l'équivoque matérialiste du sexualisme. Celui-ci constitue une forme de dissolution qui a son origine dans la prééminence revendicative des femmes d'aujourd'hui.
La conséquence en est une licence érotique qui détruit les mreurs, les rites et les règles tout en intoxiquant les esprits avec des frustrations, des névroses et des complexes. Ce qu'il déplore, c'est l'égalitarisme des sexes qui signifie « le renoncement de la femme à son droit d'être femme », ainsi que la promiscuité qui s'ensuit, qu'il condamne également dans d'autres domaines. Le sexualisme actuel est à ses yeux quelque chose d'inauthentique, d'artificiel, contraire à l'ordre de la nature. La question n'est pas d'être rigoriste ou, suivant l'expression de Pareto, vertuiste, mais de reconnaître que le sexe ne constitue pas une valeur à privilégier, étant donné qu'il a son rang dans une hiérarchie des valeurs.
Dans le fond, la raison essentielle de la décadence réside dans la perte du sens de la transcendancel! Cette perte entraîne tout le reste: la mise en question de l'autorité, l'hostilité à la hiérarchie, la méconnaissance de la signification du rite, l'atomisme individualiste, le mépris de la patrie et l'abandon à la prospérité économique. Dans cet esprit, Evola s'oppose même au courant du traditionalisme moderne, dans la mesure où celui-ci ne vise qu'une restauration politique et non la redécouverte des valeurs spiritl1elles. Tout se passe comme si Dostoievsky avait raison par le truchement de Kirillov, lorsque celui-ci exprimait le désarroi de l'homme moderne en proclamant que l'homme n'a inventé Dieu que pour pouvoir vivre sans se tuer. C'est mettre le doigt sur la fissure du monde actuel qui ne croit en Dieu que pour des motifs purement utilitaires et pragmatiques. La transcendance est absente de ce genre de réflexion. Tout ce que la philosophie existentialiste a trouvé pour répondre au vide laissé par la perte du sens de la transcendance, c'est la notion de projet, au sens où l'homme serait son propre projet. Or, celui-ci reste vide de contenu tant que l'on n'est pas capable de donner une signification à la mort.
Pour Heidegger l'existence est conçue comme une « vie pour la mort ». C'est encore demeurer dans l'immanence de la civilisation actuelle. En effet, pour la Tradition les choses se présentent évidemment d'une façon différente, lorsqu'on ne cherche pas directement la mort, mais qu'on la fait entrer, pour ainsi dire, dans la vie, sans que mort et vie coïncident. Evola rappelle à ce propos le dicton oriental « La vie sur terre est un voyage de nuit », un voyage entre deux lumières, celle qui se trouve « avant » l'existence empirique et celle qui se trouve « après », ce qui veut dire que « la naissance est un changement d'état et la mort un autre changement d'état ; l'existence dans la condition humaine sur la terre n'est qu'une section limitée d'un continuum, d'un courant qui traverse des états multiples ». Encore faut-il ne pas confondre cette conception avec le mysticisme frelaté du néospiritualisme occidental. Ses manifestations « représentent quelque chose d'hybride, de déliquescent et de subintellectuel. Ce sont comme les fluorescences qui se manifestent lors de la décomposition d'un cadavre ; c'est pourquoi il faut voir dans ces tendances non pas l'opposé de la civilisation crépusculaire d'aujourd'hui, mais (...) comme une de ses contreparties qui pourrait même, si ces tendances se confirmaient, être le prélude d'une phase régressive et dissolutive plus poussée ». La Tradition n'est pas un moyen de consolation pour des âmes inquiètes, mais la certitude de communier dans le Tout que certaines religions appellent Dieu dans un esprit de sérénité.
Pour Evola il ne fait pas de doute que nous vivons dans un « monde qui se défait », dans la « phase terminale d'un cycle », celle de l'âge sombre du kali-yuga. La dissolution est générale. En tout cas, il n'y a aucune raison de regarder « la civilisation moderne comme la civilisation par excellence, l'apogée et la mesure de toute autre ». Faut-il tourner les regards vers l'Orient, comme le recommande Guénon ? Tout en reconnaissant la validité d'une telle démarche, Evola pense cependant qu'on pourrait « trouver des exemples et des références valable, en partie du moins, dans notre propre passé traditionnel, sans avoir à se tourner vers une civilisation non européenne ». D'ailleurs, les civilisations orientales sont déjà infectées par le virus de la dégénérescence qui affaiblit l'Occident, de sorte qu'on peut penser qu'elles nous rejoindront bientôt dans le déclin et qu'elles seront confrontées aux mêmes problèmes de la dissolution. « Le désert croît » et il n'existe plus de civilisation actuelle qui puisse servir de référence ou d'appui. On peut cependant formuler, sur la base des cycles, l'hypothèse suivante: « le processus descendant de l'âge sombre dans sa phase finale a commencé chez nous; c'est pourquoi il n'est pas exclu que nous soyons aussi les premiers à dépasser le point zéro à un moment où les autres civilisations, entrées plus tardivement dans le même courant, se trouveraient au contraire plus ou moins au stade qui est le nôtre actuellement ».
Cette perspective commande une attitude, même si elle doit aller à contre-courant : faire face à la subversion en se déclarant franchement traditionaliste, et s'il le faut réactionnaire. Bien que le mot soit chargé d'infamie, au point que ceux qui sont de cette famille d'idées se disculpent d'en être, il faut faire front. Toute l'histoire est faite de réactions à des situations antérieures. « Si la partie n'est pas encore perdue, l'avenir n'appartiendra pas à ceux qui se complaisent dans les cogitations hybrides et déliquescentes propres à certains milieux qui ne se déclarent pas à proprement parler de gauche. Il appartiendra à ceux qui auront le courage d'adopter une attitude radicale ». Dans le même esprit, il ne faut pas avoir peur de se dire conservateur, la meilleure manière étant de se réclamer du conservatisme révolutionnaire. Cette expression est particulièrement bien adaptée, puisque chaque cycle représente dans la pensée traditionnelle une révolution au sens originel du terme. « Pour le vrai conservateur révolutionnaire il s'agit d'être fidèle, non à des formes et à des institutions du passé mais à des principes dont elles ont pu être l'expression particulière et adéquate pendant une période et dans un pays déterminé. Autant ces expressions particulières doivent être, en soi, tenues pour caduques et changeantes, car elles sont liées à des situations historiques qui, souvent, ne peuvent se répéter, autant les principes correspondants gardent leur valeur propre que n'affectent pas de telles contingences, autant ils demeurent, au contraire, d'une permanente actualité ». Pour sortir de la confusion présente des idées il est indispensable d'afficher également ses idées en ne rougissant pas de se présenter sous leur bannière. La crise actuelle est suffisamment dramatique pour qu'on s'efforce de mettre en harmonie ses idées et ses attitudes, quitte à devoir affronter les quolibets des conformistes d'une intelligentsia insipide à force de ronronner dans ses répétitions et rodomontades.
Auteur inconnu
Entretien avec Arnaud Guyot-Jeannin
[Note : l'entretien qui suit a été réalisé en 1998 et publié à cette date dans la revue Résistance.]
Afin de faire le point sur la pensée évolienne et nous même, nous avons décidé de donner la parole à Arnaud Guyot-Jeannin. Celui-ci, un des esprits les plus brillants de la jeune génération de la Nouvelle Droite, est chroniqueur à Radio Courtoisie, collaborateur d’Eléments et de Cartouches, et l’auteur de divers ouvrages dont Enquête sur la Tradition chez Trédaniel et Julius Evola à L’Age d’Homme.
Question : Vous avez publié coup sur coup deux ouvrages consacrés l’un au mouvement traditionaliste, l’autre à Julius Evola. Vous vous trouvez en quelque sorte à la charnière entre deux milieux, deux subcultures, qui se recoupent et se chevauchent partiellement. Pouvez-vous nous définir ceux-ci ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Quelle est leur importance ?
Réponse : La pensée traditionnelle est Une et Multiple. Elle ne renvoie pas au seul passé. Dans l'Enquête sur la Tradition aujourd'hui, Paul Sérant définit la Tradition comme « l'ensemble des vérités permanentes ». La Tradition postule en effet une Universalité ontologique Une, combinée à de Multiples accès à la voie divine ( Christianisme, Hébraïsme, Islam, Hindouisme, Bouddhisme, etc.). Elle représente donc l'antithèse de l'universalisme moderne. Alors que ce dernier se caractérise par son projet de mondialisation/homogénéisation de la planète, elle encourage, au contraire, l'affirmation des différences spirituelles et culturelles au nom d'une vision supra-mondaine, non-humaine, unique et ontologique de l'Etre. « Le véritable esprit traditionnel, écrit Guénon dans, La crise du monde moderne, de quelque forme qu'il se revête, est partout et toujours le même au fond, les formes diverses, qui sont spécialement adaptées à telles ou telles conditions mentales, à telles ou telles circonstances de temps et de lieu, ne sont que des expressions d'une seule et même vérité, mais il faut pouvoir se placer dans l'ordre de l'intellectualité pure pour découvrir cette unité fondamentale sous leur apparente multiplicité »1. Face à l'anthropocentrisme moderne qui fait de l'homme un être immanent et au centre du monde, la Tradition représente une métaphysique primordiale d'où s'extrait une transcendance invisible qui agit sur le monde visible. Universalité traditionnelle anagogique ( qui tire vers le haut, intègre) et universalisme moderne catagogique ( qui tire vers le bas, assimile) sont aux antipodes l'une de l'autre. La première récapitule la synthèse primordiale des religions, distinguant ce qui peut les distinguer quant aux dogmes. La deuxième conduit à un oecuménisme pathogène, appauvrissant et délétère puisque métissant toutes les spiritualités au plus grand profit d'un égalitarisme droit de l'hommiste. Dire que nous sommes tous égaux devant Dieu ( ontologie) ne veut dire en aucun cas que nous sommes tous égaux sur la terre ( histoire). L'égalité céleste est l'antithèse de l'égalitarisme terrestre.
Julius Evola, quant à lui, occupe une place singulière dans la pensée traditionnelle. Alors que celle-ci se situe généralement au dessus et souvent même en dehors de l'histoire - retenue presque exclusivement par la fonction contemplative - Evola, lui, par son interprétation et par son attitude personnelle à l'égard de la Tradition, a tenté, après de pénétrantes critiques du monde moderne, de le corriger. Il avait une nature de guerrier, mais la guerre, au sens traditionnel, revêt à ses yeux une métaphysique ( voir sa brochure, Métaphysique de la guerre éditée chez Arché). C'est pourquoi il a soutenu historiquement l'action du mouvement de La Garde de Fer de Cornéliu Codréanu et apporta son concours, bien que très critique, au fascisme. Alors que Guénon pense et vit dans la première fonction - spirituelle - Evola pense et vit dans la seconde - action - à qui il confère une dimension sacrale. Le mouvement traditionaliste prend de plus en plus d'expansion dans la diffusion de sa pensée, malgré ses divisions internes. Evola, d'un point de vue métapolitique, avance à grands pas. Mais on aurait tort de négliger l'impact grandissant, d'un point de vue métaphysique de René Guénon, Frithjof Schuon, Ananda Coomaraswamy, Titus Burckhardt, Henry Corbin, Jean Borella, Seyyed Hossein Nasr, etc. qui ont l'avantage d'être des penseurs de toutes nationalités, de spiritualités différentes, d'où une résonance planétaire. Or nous ne pourrons répondre au déracinement mondial que par une conscience mondiale du déracinement. Ne croyant pas à la fîn de l'histoire - contrairement aux marxistes et aux libéraux - mais à son retour en général et à son rythme cyclique en particulier. Les théoriciens de la Tradition sont et seront forcément des visionnaires.
Q. : Dans votre ouvrage Enquête sur la Tradition aujourd’hui. Vous semblez, page 8 par exemple, n’admettre comme « traditionnelle » que les religions du livre. Quelle place accordez vous alors aux religions non-abrahamiques ?
R. : J'accorde une place très importante aux religions non-abrahamiques car elles viennent confirmer le plus souvent le message des religions abrahamiques. Il y a bien évidemment des différences mais transcendées par un seul et même souci universel : faire s'élever spirituellement l'homme, lui donner un Sens à sa Vie et bien sur une signification à sa mort, le faire adhérer à une communauté céleste incarnée dans une communauté terrestre. Tout ce qui tend, d'un point de vue traditionnel, enraciné, authentique et vivant, à faire relier une personne au Sacré est positif. Il y a évidemment des différences exotériques entre les religions, mais l'ésotérisme les unit afin de fédérer une harmonie intérieure entre les hommes de haute condition d'Ame. C'est aussi la condition pour que demain, si l'ésotérisme conduit l'exotérisme - il y a complémentarité hiérarchique entre les deux et non opposition - les peuples se comprennent mieux et qu'a travers les conflits, rivalités, et guerres qui ont toujours existé et existeront toujours, il s'opère une transcendance cognitive (Age d'Or). Alors il n'y aura plus d'ennemis, il n'y aura que des adversaires. C'est une toute autre perspective que l'Age de Fer présent qui diabolise celui d'en face surtout lorsqu'il est différent. Aujourd'hui, nous vivons sous l'horizon du Même ( pensée unique) et jamais de l'Autre (altérité). C'est quand on ne se reconnaît plus Soi-Même qu'on désigne l'Autre comme coupable. Cela est aussi vrai politiquement avec les immigrés dont les seuls responsables de leur venue en France sont les gouvernants et les patrons qui les ont fait venir pour les exploiter à faible coût en les déracinant, que psychologiquement avec les relations humaines actuelles dont le délitement du lien social génère la jalousie, l'envie et quelquefois une haine pathologico-pathétique de tous contre tous, du voisin à l'ami. La modernité a effacé les notions de honte et d'honneur. Tout devenant permis, on se permet tout, pourvu d'assumer son petit confort matériel, de jouissance personnelle, au détriment de toutes valeurs relevant de l'éthique comme de la faute, de la discipline comme de la liberté, de la fidélité comme de l'identité, de la charité comme de la justice. Ces notions universelles et notamment chrétiennes sont paradoxalement remplacées par une pseudo-culpabilisation collective, le charity-business, et un profond malaise anomique de désorientation intérieure. On accuse l'Autre, parce qu'on ne peut pas se réguler Soi. Or si il existe une Unité céleste rassemblant tous les hommes, il doit aller de soi que la Diversité terrestre demeure la seule source d'épanouissement spirituelle. L'affirmation de Soi ne va pas nécessairement avec la négation de l'Autre. Au contraire. Comme le dit si bien Jean Baudrillard : « L'Autre est ce qui permet de ne pas me répéter à l'infini ».
Q. : L’Islam attire de toute évidence de nombreux traditionalistes. Mais de quel Islam s’agit-il et comment un traditionaliste apprécie-t-il l’Islamisme radical et fondamentaliste ?
R. : L'Islam que les Traditionalistes apprécient reste l'Islam du Coran, la croyance en Allah et au prophète, avec sa dimension exotérique et avec sa version ésotérique ou soufiste. Le Soufisme représente un ésotérisme extrêmement raffiné où l'Amour tient une place primordiale. Il faut lire les livres, textes et poèmes d'Ibn Arabi pour s'en convaincre. Il permet de s'orienter positivement, de réguler ses pulsions les plus primaires, de capter les ondes de choc, de s'abstraire humainement pour accéder à l'impersonnalité active et souveraine de l'Etre. L'ésotérisme islamique préconise, avant de mener la Petite Guerre Sainte ( contre l'ennemi extérieur éventuel) de préparer la Grande Guerre Sainte ( neutraliser son Moi intérieur afin d'aboutir au Soi). Annuler toute vanité humaine et se réaliser concrètement en tant que Personne qui connaît Dieu et qui est connue de lui. Etre dans le monde sans être de ce monde représente une tâche difficile qu'il faut nécessairement accomplir pour échapper à l'aigreur, l'amertume, le nihilisme, le cynisme ... Toutes tares qui engendrent une destruction de Soi-même et des Autres au profit des thuriféraires optimistes béats du système hédoniste et consumériste occidental.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, il est préférable de parler d'exotérisme islamique que d' « Islamisme radical et fondamentaliste ». En effet, ces termes engendrent des confusions conduisant plus à une satanisation médiatico-occcidentale de ces phénomènes qu'a leur compréhension. L'expression « Islamisme radical » divulguée par le professeur Bruno Etienne ne veut pas dire grand chose. Quant au terme « fondamentaliste » couramment utilisé et malheureusement communément admis, il renvoit à la réalité du protestantisme. On utilise quelquefois aussi le qualificatif disqualifiant et péjoratif d' « intégrisme ». Or celui-ci est servi à toutes les sauces et désigne historiquement le catholicisme. Il faudrait mieux parler, je crois, d'Islamisme populaire qui appelle de nombreuses critiques bien entendu d'un point de vue traditionnel (exotérisme trop poussé, dogmatisme sclérosant, populisme exclusiviste ...) sans parler du puritanisme paroxystique dans l'Islamisme Waahabite de l'Arabie Saoudite par exemple dont la corruption et la stratégie d'alliance avec l'impérialisme américano-occidental n'est plus à démontrer.
Ceci dit, prenons soin de distinguer les islamismes, et n'oublions pas qu'une religion historicisée dans la modernité dévie obligatoirement de son origine purement métaphysique. Ainsi, bien que criticable sous de nombreux aspects, la révolution Islamique iranienne, le Hamas, les Frères musulmans, le Hezbollah ... sont les vecteurs politico-religieux d'une résistance populaire au Nouvel Ordre Mondial américanocentré ainsi qu'une voie alternative au capitalisme libéral, à la sociale-démocratie de masse et à l'étatisme communiste.
Q. : En Italie, un évolien connu comme Renato del Ponte se revendique d’un « paganisme ethnique » romain. Qu’en pensez-vous ? D’une manière plus large comment jugez vous, vu de la Tradition, le néo-paganisme ?
R. : L'expression « paganisme ethnique » me paraît confuse. Le paganisme a été une spiritualité communautaire et enracinée dont l'objectif était de tirer l'homme vers la transcendance sur le plan vertical et vers sa culture ethnique sur le plan horizontal. Les deux sphères s'imbriquant I'une dans l'autre. On ne saurait donc réduire le paganisme à son seul caractère ethnique. Ce serait faire fi de sa dimension cosmique. Cela me semble réducteur et contraire à la réalité profonde du paganisme historique.
Je juge négativement ce qu'on appelle « néo-paganisme ». Pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'il ne saurait y avoir de nouvelles religions du paganisme. En effet, celui-ci, dénomination chrétienne d'ailleurs, fait coïncider Métaphysique et Communauté populaire vivante. Or, nous vivons dans le désenchantement du monde, dans la désagrégation des communautés. Les néo-païens sont les premiers à le dire d'ailleurs. L'individualisme reste la pratique cardinale des sociétés modernes. Alors? Alors, le paganisme se vit, il ne se décrète pas. Or ne se vivant plus, il ne peut que renvoyer à l'histoire de peuples qui furent païens. Ensuite, le néo-paganisme, Evola l'a bien montré dans un de ses fameux textes Les malentendus du nouveau paganisme se limite souvent à une vitupération contre le christianisme au nom d'un naturalisme immanent, quelquefois panthéiste, parfois prométhéen, certaines fois vitaliste ou faustien ... avec un zeste de mauvais folklore ridicule et sectaire. Le paganisme s'est affirmé pour quelque chose et non contre quelque chose. Ce néo-paganisme réactif diffusé par certains milieux ressort donc plutôt de ce que Spengler, lui même assez vitaliste et faustien - c'est une contradiction - appelle les phénomènes de « seconde religiosité ». Enfin, pour faire court, je pose une question aux néo-païens : soit vous vous réclamez du paganisme d'un point de vue spirituel pour combattre le matérialisme ambiant, mais alors vous tombez dans le piège de la reconstruction a posteriori, artificielle forcément, d'une spiritualité réinventée, artificielle, frelatée ( de plus vous combattez l'Eglise Chrétienne au profit d'une Eglise Païenne, ce qui n'a pas de sens et à le plus de chance de verser dans le spiritualisme de bazar, le néo-druidisme de bal costumé, et la mise en scène d'acte rituel solennellement grotesque et contre-initiatique). Soit, alors, ce qui est plus cohérent et moins dangereux, y compris pour la mémoire du paganisme, vous vous en réclamez d'un point de vue strictement historique, philosophique et esthétique, considérant à juste titre que refonder le paganisme actuellement est une contradiction dans les termes, mais alors Quid du Sacré? Quid de la nécessaire transformation/élévation intérieure de l'homme et des hommes dans un monde qui n'est pas le Sien ou le Leur? Quid du combat divin pour retrouver une part de Lumière et lutter contre les puissances de mort de la modernité occidentale génératrice d'horizontalisme, de relativisme, de matérialisme ... Et d'anomie sociale ? Quant à ceux qui ne tombent dans aucun de ces courants et prônent un paganisme primordial « comme voie Intérieure » ou un esprit païen à renaître, j'ai un peu peur qu'ils confondent psychisme et métaphysique. Seul le rattachement à une chaîne religieuse ininterrompue, même si telle ou telle religion est actuellement en perte de vitesse historique, paraît relever de la cohérence spirituelle.
Q. : Par ailleurs vous vous dites catholique, or vos liens avec la Nouvelle Droite sont notoires. Pendant longtemps celle-ci s’est caractérisée par son antichristianisme. Doit-on voir là une contradiction ? Une évolution de la ND ?
R: Il n'y a pas de contradiction. La Nouvelle Droite reste majoritairement païenne et antichrétienne sur le plan métaphysique et historique. Je n'épouse donc pas cette tendance puisque je suis catholique. Le paganisme, n'en déplaise a beaucoup, s'est intégré au christianisme ontologiquement et historiquement. Les guerres entre païens et chrétiens étaient malheureusement inévitables parce que politiques, humaines, trop humaines ! Ces querelles et souvent ces massacres affreux où se retrouvaient de multiples courants païens sont effrayants. Mais que seraient devenu les Anciens si le christianisme n'avait pas récupéré les meilleurs éléments du paganisme qui déclinait petit à petit ? Ils seraient tombés dans le nihilisme, c'est à dire la négation de l'harmonie de l'homme avec le Cosmos. La Révélation, l'Incarnation, et la Résurrection du Christ sont des miracles. Le Christ, mort sur la Croix, représente un symbole universel héroïque et combattif d'une grande virilité solaire en même temps qu’il exalte la souffrance du Christ pour le rachat du péché des hommes. Le Christ Glorieux portant avec pugnacité surnaturelle la Croix et le Christ souffrant en train de mourir sur celle-ci ne font qu'un. Lire à ce sujet Le symbolisme de la Croix et Les Etats multiples de l'Etre de René Guénon.
Que depuis l'avènement de la modernité, à la fin du Moyen-Age, l'Eglise catholique sape de l'intérieur ses propres fondements métaphysiques ou prêche la conversion à tout prix parce qu'elle n'est plus sûre d'elle-même ne fait aucun doute. Que la protestantisation de l'Eglise et son pourrissement moderniste conduisent à des signes des temps modernes, cela est incontestable mais ne remet aucunement en cause les sacrements, même effectués par des progressistes, et surtout l'éternité du message évangélique. Contre cela, personne ne peut rien.
Le Non-Etre ne pourra avoir raison de l'Etre puisque pris dans sa propre dialectique interne. N'oublions pas que Prométhée a échoué et que Zeus a gagné. Les Titans de l'Avoir n'auront pas raison des Dieux ou du Dieu de l'Etre. A la fin du cycle dissolvant présent, les lumières de la Tradition viendront à bout des Lumières des encyclopédistes modernes. A moins d'avoir une vision linéaire et de penser comme Fukuyama que le modèle libéral de la sous culture de masse matérialiste annonce la fin de l'histoire. Ce qui est contredit depuis longtemps par les faits. Quant aux néo-païens - pour faire bref et ne pas rallonger l'entretien car il faudrait y consacrer un livre que je suis en train d'écrire - qui croient de bonne foi (pour une fois) que le catholicisme et le paganisme sont irréconciliables et appellent des visions du monde opposées, je leur rappellerai simplement qu'il y a du polythéisme dans le christianisme ( culte des sains par exemple) autant que du monothéisme dans le paganisme ( Zeus, le Dieu de tous les Dieux). Mircea Eliade, ou Henry Corbin - dont ils se réclament parfois - dans Le paradoxe du monothéisme l'ont bien montrés. Ensuite qu'ils lisent sans préjugés ni a priori les grands textes fondateurs du christianisme, ainsi que les très nombreux livres consacrés à l'ésotérisme chrétien. Ils y trouveront peut-être une hauteur de vue transformatrice.
Enfin, lorsque je vois certains intégristes du néo-paganisme, je pense souvent à l'aphorisme d'Alain de Benoist, qui lui-même païen, il y a quelques années écrivait : « Quand on voit le paganisme dégénérer en morale de patronage et en sectes « communautaires ». il y a des jours où l'on regrette de ne plus être chrétien » (1). Etant chrétien, je dirai à mon tour que je me sens beaucoup plus païen que beaucoup de néo-païens sectaires, avant tout antichrétiens, et j'estime qu'il faut tout mettre en oeuvre pour permettre de faire connaître le monde de l'Antiquité qui fait parti du patrimoine prestigieux de la grande culture européenne.
Pour en revenir à la Nouvelle Droite, je porte un vif intérêt et un regard identique quant aux plus grands nombres de ses critiques à l'endroit de la modernité sur le plan imaginal et métapolitique. Il y a, c'est évident une évolution de la ND et de ses penseurs. La tendance traditionaliste a toujours existé en son sein. Elle était représentée il y a quinze ans notamment par les travaux divulgatifs exceptionnels de Philippe Baillet, un des auteurs du Dossier H sur Evola que j'ai publié. Elle s'amplifie du fait de la grande ouverture de la Nouvelle Droite, de sa perception plus objective du monde de la Tradition et de ses constats ultra-critiques sur le monde moderne. A travers Eléments, Nouvelle Ecole, Cartouches, etc, on voit apparaître très clairement un vecteur traditionel, majoritairement catholique. Luc-Olivier d'Algange, André Coyné, Giovanni Monastra, Christophe Levalois, Philippe Baillet, Janis Trisk, et votre serviteur, collaborent à ces revues. Dans une certaine mesure, Michel Marmin a lui aussi évolué et n'en tient plus pour des positions néo-païennes et antichrétiennes, mais au contraire pour un amour bien compréhensible pour la Vierge Marie, porteuse de pureté assomptionnelle. La Gnose chrétienne, mais aussi toutes les autres religions à commencer par l'Islam traditionnel captent son attention. Ses textes d'une grande finesse et intelligence en témoignent, même si il peut arriver bien entendu que nous n'ayons pas le même point de vu sur tel ou tel sujet.
La ND n'est pas un parti monolithique. C'est pour beaucoup de traditionalistes un espace de liberté exceptionnel. A la périphérie de la Nouvelle Droite, David Gattegno, Jean-Paul Lippi, Jean-François Mayer, Jean Parvulesco, Paul Sérant, Luc Saint-Etienne, Pierre-Marie Sigaud, Bernard Marillier, Paul-Georges Sansonetti, Dominique Lormier, etc., en font également parti. J'observe que le correspondant de Nouvelle Ecole au Mexique, José Luis Ontivéros se réclame très explicitement du traditionalisme intégral et que Claudio Mutti en Italie entretient d'excellentes relations avec quelques uns d'entre nous. Son témoignage admirable dans les colonnes d'Eléments il y a plusieurs années Pourquoi j'ai choisi l’Islam (numéro sur Les arabes) 2 participe de ce processus. D'autre part, les positions d'Alain de Benoist ont fluctuées depuis bientôt trente ans. Il a abandonné tendanciellement son naturalisme biocentré, son empirisme logique hérité de Louis Rougier, son technisme prométhéen, son nominalisme post-moderne pour se référer à un paganisme philosophico-mythique très antimoderne. Il ne rejoint pas les positions traditionnelles, reste antichrétien, pour des raisons qui me semblent infondées, même si exposées méthodiquement, dialogue avec des chrétiens ouverts, demeure favorablement critique à l'égard de l'Islam. Son réquisitoire contre certains néo-païens, contre le totalitarisme national-socialiste, et sa référence aux sociétés traditionnelles (L' Empire intérieur paru chez Fata-Morgana) dans le numéro d'Eléments consacré à la l'Europe, la mémoire païenne 3 contribuent à faire voler en éclat la contamination des idéologies de la modernité occidentale. Il apporte des munitions capitales au combat intellectuel. Charles Champetier, rédacteur en chef d'Eléments et de Nouvelle Ecole se dit « agnostique » et pour faire bref antimoderne. Son texte Pourquoi ne faut-il pas être païen publié dans un bulletin intérieur au GRECE repris par Marco Tarchi dans une de ces revues en Italie est très révélateur. Il confirme l'impossibilité de se dire païen aujourd'hui. Son achristianisme, et son immanentisme sont en revanche étrangers à toutes métaphysique. Je lui suis gré par conséquent de son ouverture d'esprit, de son engagement total, de son gros travail d'érudition, de clarification doctrinale, de théorisation, de compréhension et de curiosité intellectuelle qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Q. : Jean Tourniac, qui se disait guénonien - et qui l’était sans aucun doute - a développé sur la fin de sa vie dans de nombreux articles paru dans des revues traditionalistes une sionistophilie ostensible. Est-ce un aboutissement logique, normal, de la lecture de René Guénon ?
R. : Un traditionaliste ne peut pas, par définition, défendre des positions pro-israéliennes. Le sionisme reste une hérésie du point de vue juif orthodoxe. La tradition hébraïque postule une patrie céleste et non bien évidemment la mise en coupe réglée d'un pays, une occupation de territoires doublée de massacres de populations qui de plus sont chez elles. Israël pratique depuis cinquante ans une politique raciste, xénophobe et meurtrière qui fait honte à la tradition juive et au monde en général. Il faut rappeller qu'à la séance pleinière ( 2400 E) du 10 Novembre 1975, l'assemblée de I'ONU (sic) « considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». L'arrivée au pouvoir de Benjamin Netanayu n'a fait qu'accentuer ce phénomène. La communauté juive traditionnelle des Naturei Karta, ultra-minoritaire, mais néanmoins en conformité avec l'héritage ancestral juif, s'honore en dénonçant l'impérialisme américano-sioniste de la modernité. Et je les compte parmi nos frères spirituels, tout comme les Palestiniens dont le sort abject leur confère aujourd'hui un statut moral de chevaliers de l'honneur et du sacrifice. Le terrorisme qui a fondé l'Etat d'Israël en assure encore sa survie par un terrorisme d'état qui fait penser aux grands totalitarismes du XXè siècle. Le Rabbi Beck, membre de Naturei Karta a rappelé fort opportunément la définition du judaïsme la distinguant du sionisme: « Elle est simple: les juifs ont reçu la Torah de Dieu sur le Mont Sinaï. Ils se sont transmis la Torah d'une génération à l'autre. Cette filiation constitue la seule définition possible du judaïsme (... ) Le sionisme est un mouvement relativement nouveau, qui se base sur un refus hérétique du judaïsme. Il a réussi, malheureusement, à tourner la tête de beaucoup de membres de la communauté juive, qui, désormais, suivent la fausse voie qu'il indique (... ) Si nous examinons les actes et les actions des sionistes, nous constatons qu'ils forment un groupe irréligieux, tentant de consolider l'irréligiosité chez tous ceux qui entrent en contact avec lui. Par exemple, leurs tribunaux sont basés sur des sources étrangères à la Torah. Pour revenir à un plan pratique, nous constatons qu'ils sont irréligieux et qu'ils imposent l'irréligiosité, même si nous trouvons, en Israël, un « Ministère de la Religion » et que nous y rencontrons mêmes des « sionistes religieux » 4. Il poursuit sur la facticité de la religiosité de l'Etat d'Israël, sur son nationalisme moderniste, son activisme convulsif antitraditionnel. Propos confirmés par le grand Rabbi Mayer-Schiller, rabbin traditionaliste antisioniste et pro-palestinien, partisan d'une entente avec toutes les forces de la Tradition contre le Nouvel Ordre Mondial. Des réunions entre traditionalistes guénoniens, islamistes populaires, nationaux-révolutionnaires européens ont déjà eu lieu sur ce thème. Cela reste confiné à un petit milieu mais laisse ouvrir des perspectives plus qu'intéressantes.
René Guénon, quant à lui, était radicalement hostile au colonialisme. Sa vision métaphysique et organiciste faisait de lui le théorien du devoir de connaissance spirituelle et du droit à la différence culturelle contre l'annexionnisme et l'expansionnisme irrédentiste destructeur.
Q. : Evola a donné de nombreux articles à la presse monarchiste italienne, il a écrit de même de nombreux textes d’essence profondément réactionnaire - je pense par exemple à son Ordre de la Couronne de Fer - dans le même temps, il a notablement influencé les milieux néo-fascistes et nationalistes-révolutionnaires. N’y a-t-il pas la une contradiction et celle-ci se situe-t-elle chez lui ou chez ses lecteurs ? Pensez vous que des références à Evola soient compatibles avec un engagement politique de type révolutionnaire ?
R. : Julius Evola se disait avant tout « monarchiste et antisocialiste » Mais son monarchisme intégral reposait sur la tradition de la royauté sacrée ou monarchie de droit divin. Sa défense de l'Empire européen, comme forme structurelle unitaire et multiplicitaire, lui faisait rejeter le nationalisme transformé aujourd'hui en mondialisme. On ne fait que passer d'un stade à un autre stade d'uniformisation. Le déracinement, la mobilité des individus, la massification, tuent les identités collectives. L'étape de la région à la nation hier, on passe à l'étape de la nation au monde unifîé aujourd'hui ... Quant à l'antisocialisme évolien, il s'exprime comme un rejet de l'eschatologie marxiste et de son matérialisme collectiviste athée, en tenant pour une économie organique à dimension fédérative-corporative grande européenne, aussi éloigné du communisme que du libéralisme marchand. Dans ces conditions, on peut très bien comprendre que contre-révolutionnaires et nationaux-révolutionnaires se soient réclamés de sa pensée. Les premiers insistant sur la Tradition. Les seconds sur la Révolution au sens étymologique du terme. Evola demeure révolutionnaire, parce que profondément traditionaliste. Il n'y a donc pas de contradiction.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, liée à la première, l'acception étymologique du mot révolution, RE-VOLVERE est de revenir au point d'origine, après la fermeture du cycle. Dans ces conditions la Révolution doit être avant tout spirituelle et culturelle. Attendre la fin du cycle dissolvant actuel n'empêche aucunement d'agir. L'homme spirituel a une certaine marge de manoeuvre pour le faire basculer plus ou moins vite. Eveiller reste la tâche ultime de l'élite traditionnelle. Changer les moeurs, ou agir à la base doit précéder (ce qui est complémentaire du réenchantement souhaitable et primordial du sommet) la transformation des institutions, sans quoi on assistera à une révolte passagère exempte de point d'ancrage réel. Rêver sentimentalement à une très improbable prise de pouvoir insurrectionnelle, sympathique dans un premier temps, mais complètement superficielle, sera à coup sur incapacitant et récupéré par le système. La répression, l'encadrement policier et sécuritaire s'exerçant au détriment de ceux qui veulent paradoxalement balayer le désordre pour fonder un ordre nouveau. Le totalitarisme moderne uniformise, standardise, chlorophorme les consciences, impose un petit esprit bourgeois mêlé à un collectivisme mécanique. Nous en savons quelque chose. L'engagement politique au sens politicien du terme est vain. Il ne peut que servir à sauver de pauvres meubles. Seule la Politique au sens de Platon, la Grande Politique, celle qui intègre le Devenir dans l'Etre reste opératoire. Il y a des pages décisives d'Evola sur ces deux aspects ( récupération d'une révolte par le système; structure étatique totalitaire, anti-organique, bureaucratisant les mentalités et incapacitant toute vraie transformation). C'est pour cette raison qu'il faut multiplier les initiatives spirituelles, culturelles, écologiques, à tous les niveaux, même s'ils elles donnent souvent un sentiment d'amertume en raison de leur efficacité minimale en apparence et du quadrillage structurelle de la société par la caste politico-métiatico-financière qui s'arroge tous les monopoles. Julius Evola avait compris cela, lui qui pouvait écrire très pertinemment: « Seule compte la résistance silencieuse d'un petit nombre, dont la présence impassible de « convives de pierre » sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeurs, et permet de constituer un pôle qui, s'il n'empêche certes pas ce monde d'égarés d'être ce qu'il est, transmettra pourtant à quelques uns la sensation de la vérité-sensation qui sera peut-être aussi le début de quelque crise libératrice ».
Pour l’instant, se met en place l’embryon d’une communauté traditionnelle informelle mais réelle, humaine au bon sens du terme, où l’hétérogénéité collective et l’homogénéité interne trouvent une combinaison harmonieuse. Cette année Evola, ainsi que l’action traditionnelle que nous menons à quelques uns sera l’occasion de la prouver. La Tradition n'est pas le passé. Elle est atemporelle. L'Avenir lui appartient donc.
Notes :
1) Krisis, Culture, été 1988, p. 122.
2) n° 53, printemps 1985, pp.37-38-39.
3) n° 89, juillet 1997, p.8-21.
4) Vouloir, n° 76/77/78/79, été 1991, p. 11-25.
C’est une chose que j’ai souvent observé : on ne peut compter que sur soi même. Et ceci dans le meilleur des cas ! Il faut se méfier de soi ! C’est pas parce qu’on le connaît qu’il sera pas traître ! La justesse est loin d’être innée, et les bas instincts humains ont vite fait de nous assaillir. Et l’époque actuelle n’arrange rien. Partout le Vice est Roi. La paresse, la vulgaire gourmandise, l’envie, la volonté de jouir à chaque instant ont été promut au rang d’Art de vivre. Tous n’aspirent qu’au plaisir. Même les meilleures volontés y succombent. On veut être bon vivant, bon jouisseur en somme ... et on se laisse couler ...
La vie ? C’est rien qu’un orgasme qu’on essaye de faire durer le plus longtemps possible ! Il faut jouir ! et le plus possible ! Sinon on est pas content, c’est pas vivable ... forcément ... La vie, c’est agréable les yeux fermés, avec un autre truc vivant au bout de la queue ... C’est le seul sens qu’on lui trouve, à cette ingrate ... Faut en faire un long moment de plaisirs avant le néant ...
Chacun jouit comme il peut. Par le sexe, la bouche, ou même les oreilles ... Tout est bon du moment qu’on prenne son sale pied. La vulgarité ça fait pas peur ! On l’emmerde ouais ! Qu’est-ce que c’est ça encore la vulgarité ? Une bride de plus qui va nous empêcher de jouir ! Ah putain ! Au chrétien ! Au fasciste ! On m’oppresse ! Tout les hommes ont également droit au bonheur nom de dieu ! Oui ! Alors quoi !? Foutre !
On nous exploite ? A rien faire on va vraiment crever ? Mais on s’en branle littéralement ! Du moment qu’on nous laisse bander en paix ! Bouffer à notre faim ! et plus ! ... On peut bien nous faire ce qu’on veut ! On prend aussi du plaisirs à se faire enculer ! ... Ce qui fait le plus mal au cul c’est qu’on jouisse plus que nous et grâce à nous ! Là, ça coince des fois ! On se rebiffe ! Pas d’accord ! ... ho et puis non, on s’en fout ... putain ! On a déjà du mal à prendre son pied, on va pas en plus se soucier des autres ! Mais qu’ils nous entubent plus discrètement ! Faut rien voir ! Qu’on garde un minimum de bonne conscience ...
On a pas demandé à vivre ! On subit dès le départ l’erreur de nos parents ! Peut être bien qu’on fera un gosse, pas plus ... quand même ... Faut voir l’époque ... si elle propice ou pas au plaisir ... Un gniard ça demande des efforts, autant que de la bouffe ... Tout ça c’est de l’argent ... et l’argent ça s’échange contre du bonheur chez nous ... Ca en fera moins pour nos pommes ... Ah ! l’idée que voici ! La pilule ça revient moins cher que les capotes à la longue ? Et par rapport au gosse ? C’est quoi le moins cher ? ... et madame elle aura sûrement envie de pouponner, pour se rappeler le temps ou qu’elle était gamine ! ... On adoptera un petit nègre !... Ca lui fera des efforts et des vergetures en moins ... On lui apprendra ce qu’on sait ! Toute les façons de jouir ! Les sales et les propres ! On l’éduquera comme il faut ! Sans valeurs ! Sans principes ! Ca entrave le plaisirs ces conneries là ! C’est bon pour les vieux qu’ont fait la guerre ! Ceux qui y sont pas crevés ! Et il sera heureux ! Il jouira bien ! Parce que, bordel de merde ! La vie ça devrait être qu’un orgasme qui dure tout le temps !
Voilà !
Théophile
Dans un précédent article, nous avons parlé de certains pronostics sur le cours de l'histoire qui ont été faits par des philosophes comme Vico et Spengler. Ces penseurs ont reconnu que le point le plus critique de l'achèvement d'un cycle historique peut aussi être le moment où un principe d'autorité et une « monarchie », au sens littéral de « domi-nation d'un seul », reprennent vigueur. Tout en dénonçant les côtés suspects que présente ce point de vue, précisément parce qu'il ne s'agirait pas d'un pouvoir ayant une légitimité supérieure, nous faisions remarquer que ces philosophes ont repris à leur façon un thème possédant un caractère d'universalité dans les traditions et dans les mythes de très nombreux peuples.
C'est sur ce point que nous désirons maintenant porter l'attention - à titre, si l'on veut, de simple curiosité - en opérant un choix parmi des matériaux très riches. On peut parler, à ce sujet, d'un « mythe de l'avènement ». Il s'agit en même temps d'un pronostic sur l'histoire. L'idée fondamentale est la même: comme par une brusque inversion, à l'apogée du désordre un nouveau principe se manifeste, qui présente parfois des traits surnaturels et sacraux, mais aussi, parfois, des traits héroïques et royaux. C'est par exemple le cas de la célèbre théorie indienne des avatâra, « descentes » ou manifestations périodiques d'une force du haut, quand dans une société la loi est violée, quand les castes n'existent plus, quand l'impiété, le désordre et l'injustice prévalent. On attend, pour une période de ce genre, dans, l'avenir, le Kalki-avatâra, qui, avec les rois de la « dynastie solaire » et ceux de la « dynastie lunaire », combattra les forces du chaos.
Cela a pour pendant l'ancien mythe perse de l'avènement de Shaoshyant. Dans le cadre de la lutte éternelle entre le dieu lumineux Ahura-Mazda et l'antidieu Ahriman, on verra apparaître un souverain envoyé par le premier pour instaurer le règne nouveau et triomphal des hommes fidèles au principe de l'ordre, de la lumière et de la vérité. Or, il est intéressant de noter que ce fut précisément de cette conception iranienne archaïque que les Hébreux tirèrent leur idée du Messie. Il fallut attendre le prophétisme tardif pour voir celle-ci prendre des traits exclusivement mystiques et religieux, annonciateurs de la théorie chrétienne de l'avènement du regnum supraterrestre. Dans l'ancienne conception hébraïque, le Messie, en tant qu'émanation du « Dieu des armées », devait assurer au contraire au « peuple élu » le pouvoir sur ce monde et la domination sur tous ses ennemis.
Chose peu connue, le mythe de l'avènement retrouva une force particulière durant la période impériale romaine. L'intronisation de chaque nouveau César fut précisément qualifiée d'adventus. Après que Virgile, dans sa fameuse églogue, eut annoncé, en relation avec l'avènement d'Auguste, la fin de l'âge de fer, l'apparition d'un nouvel âge d'or, se répandit une atmosphère caractérisée par une espèce d'attente messianique autour de la figure de chaque nouvel empereur, qui était salué par la formule liturgique :« Viens, toi que nous attendons! » Dans un ouvrage intéressant (Christus und die Caesaren), Staufer met précisément en relief ces aspects de la mystique romaine du Regnum, qui ont involontairement préparé, dans une certaine mesure, le terrain à l'idéal chrétien.
Mais peut-être est-ce le Moyen Âge qui présente les formulations les plus prégnantes du thème dont nous parlons. La restauratio imperii romano-germanique et gibeline fut inséparable d'une série de légendes et de mythes où elle s’exprimait avec une force plus grande, acquérant une signification supérieure, transcendante, universelle. Ici entrent d'abord en jeu les légendes du Graal. homme nous l'avons montré dans l'un de nos livres, le noyau central de ces légendes n’a pas grand-chose à voir avec les divagations mystico-chrétiennes et romantiques de Wagner. Il s'agit essentielle-ment, ici, de l'attente de celui grâce auquel un royaume déchu renaît à une splendeur nouvelle.
Le mythe impérial du Moyen Âge gibelin eut beaucoup d'autres variantes. Le thème dantesque de l'Arbre de l'Empire qui refleurit, s'y rapporte. Plus intéressante encore est l'idée de la « dernière bataille ». Elle se rattache au thème de l'interregnum, de la latence de la fonction royale. Une figure royale ou impériale - identifiée dans la légende à tel ou tel personnage historique - ne serait pas morte, en réalité., Elle se serait retirée en un lieu inaccessible (par exemple Frédéric Barberousse dans le Kyffhâuser) et attendrait son heure pour se réveiller et se manifester, afin de mener avec tous ceux qui lui sont restés fidèles une bataille décisive contre les forces du désordre, de l'injustice et des ténèbres.
Il est intéressant de signaler que, dans une variante de la légende, cette heure coïnciderait avec le moment du défer-lement des peuples de Gog et Magog, auxquels Alexandre le Grand avait déjà barré la route grâce à une muraille de fer. Ces peuples démoniaques peuvent en effet symboliser le monde révolté des masses matérialisées et sans Dieu, et un autre détail est significatif: il est dit que ces peuples se déchaîneront au moment où l'on s'apercevra que plus personne ne souffle dans les trompettes placées au sommet de la muraille, et que le vent seul produit le son. En somme :lorsqu'on se rendra compte qu Il n’y a plus personne derrière les défenses apparentes d'un monde en crise, pour leur fournir consistance et légitimité authentique, se produira , l'explosion des forces du bas. L'usurpation et le désordre qui en découlent étant parvenus à leur limite extrême, il y a crise et le moment décisif survient: la dernière bataille, de l'issue de laquelle dépendra la possibilité, ou non, d'un nouveau cycle positif et de la remanifestation du Regnum. C'est pourquoi il se peut qu'un contenu non saugrenu soit renfermé dans toutes ces variantes du « mythe de l'avènement », pour confirmer par les vérités d'une tradition quasi pérenne la foi de ceux qui, aujourd'hui, ne sont pas encore brisés.
Julius Evola
"L'homme moderne, au lieu de chercher à s'élever à la vérité, prétend la faire descendre à son niveau." René Guénon, La Crise du Monde Moderne
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