Les modernes et la jeunesse

Publié le par Théophile

Je crois que les parents ont toujours une conception de la pureté différente de celle de leurs enfants. Pour eux, autant que j’en puisse juger par ma propre expérience, la pureté, en tant que vertu, a perdu toute trace de sens pratique. Ils peuvent très bien en parler comme d’un état auquel aspire la jeunesse à « l’âge difficile », mais eux-mêmes dans leur comportement nient constamment l’existence de cette notion. Les parents vivent toujours une vie plus impure que celle de leurs enfants parce qu’ils se pardonnent tout ce qu’ils font. Ceci : pouvoir tout pardonner à soi-même, et pratiquement rien à ses enfants, c’est le bénéfice que « l’expérience » confère aux hommes. Ce que les parents appellent expérience n’est rien d’autre qu’une tentative couronnée de succès et conduisant souvent au cynisme, de renier tout ce qu’ils avaient éprouvé de pur, de vrai, de juste dans leur jeunesse. Eux-mêmes ne remarquent pas l’épouvantable cynisme qui réside dans ces propos constants sur « l’expérience », présentée comme le but le plus élevé de la vie. Ils remarquent le « manque d’expérience » chez leurs enfants, c’est-à-dire une forme d’inexpérience qui s’appelle pureté et loyauté. Cela les irrite. Lorsqu’ils sont irrités, ils passent leur irritation sur les enfants ; car, qu’est-ce que l’éducation sinon un effort de parents irrités pour étouffer ce qu’ils reconnaissent chez leurs enfants comme étant ce qu’ils ont étouffé de meilleur en eux-mêmes ? S’ils ne sont pas irrités, ils prennent alors des airs supérieurs, supérieurs parce qu’avec leur fierté hypocrite, ils tirents vanité de leur grande expérience de la vie, exactement comme si c’était particulièrement honorable et extraordinaire de détruire le meilleur de soi-même.

 extrait de L’enfant brûlé de Stig Dagerman

 

 

Publié dans Monde Moderne

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